Vous croyez que vous avez ce qu'il faut pour travailler sur un bateau de croisiÈre !
Voici le deuxième d'une série d'articles traitant des aléas du travail d'artiste invité (dans mon cas, comme magicien) sur les bateaux de croisière. J'ai travaillé sur plus de 39 bateaux de croisière différents au cours des 9 dernières années.
Je vais essayer de décrire le plus fidèlement possible ce qu'est la vie d’un artiste invité sur un bateau de croisière.
Un public captif
Lorsque
j’ai commencé à travailler sur les
bateaux de croisière, les comedy clubs étaient
très populaires.
Plusieurs bars offraient des spectacles d’humour et nous faisions quatre
ou cinq villes par semaine. J’étais alors payé 100 à 150
$ par soir. Lorsque j’avais déduit toutes mes dépenses
(essence, matériel, location d’équipement et repas), il
ne restait plus grand-chose !
J’ai rapidement compris qu’il fallait que je trouve un endroit un peu plus lucratif pour jouer, si je voulais gagner un salaire convenable. J’avais quelques tournois de golf l’été et quelques congrès durant l’année, mais ce n’était pas stable et les conditions laissaient souvent à désirer.
J’ai donc porté mon attention vers les bateaux de croisière. J’ai produit une vidéo promotionnelle et mon agent a contacté des agents américains spécialisés dans les engagements pour les bateaux de croisière.
De retour au Québec, je continuais de jouer dans les bars qui offraient des soirées d’humour. Lorsque les humoristes avec lesquels je partageais mon temps me demandaient où je jouais, je leur disais que je travaillais également sur les bateaux de croisière.
Je recevais alors toutes sortes de réponses, mais la plus persistante était : « c’est facile de jouer devant un public captif, ils n’ont nulle part où aller ». En général, je ne répondais pas à ces remarques. À vrai dire, j’ai toujours trouvé que de jouer sur un bateau de croisière est extrêmement déstabilisant.
Je m’explique. C’est un public qui tient pour acquis qu’on lui doit quelque chose. C’est aussi un public qui peut se lever et sortir de la salle de spectacle à tout moment. Étant donné qu’ils n’ont pas, à proprement parler, payé leur place, ils sont beaucoup moins patients. Vous avez intérêt à être bon dans les cinq premières minutes et à avoir un show qui ne comporte aucun temps mort. Ces gens sont habitués de voir des films d’action à la télévision et ils ont la télécommande facile. Mais un instant, ils n’ont pas de télécommande entre les mains.
En général, c’est un public qui ne démontre pas beaucoup son appréciation. Après des centaines de spectacles, j’évalue qu’il y a environ une personne sur huit (1/8) qui applaudit après un numéro (les autres doivent se penser devant leur téléviseur). Combien de fois ai-je vu assis en face de moi, dans les premières rangées, des gens écrasés sur leur siège, les bras croisés dans une attitude signifiant « fais-moi rire le comique… ».
Travailler devant le public « captif » d’un bateau de croisière est très difficile. C’est un public qui se monte contre vous très rapidement. Vous devez toujours être d’une rectitude politique absolue. Les Américains sont très prudes, il faut aussi faire extrêmement attention lorsque vous faites allusion au sexe. Par-dessus tout, ne vous aventurez surtout pas sur le délicat sujet de la religion.
Je parle d’Américains, parce qu’il faut s’attendre à avoir une majorité d’Américains sur les bateaux de croisière.
C’est aussi un public à l’humeur très changeante, si le temps est mauvais ou si le bateau roule beaucoup, vous pouvez vous attendre à avoir une soirée difficile. La soirée la plus difficile est sans contredit la première soirée à bord (la soirée Welcome Aboard). Les gens ont voyagé toute la journée, ils ont attendu en file pendant de nombreuses heures et ils sont fatigués, maussades et même hargneux.
C’est un public constitué en général de personnes plutôt âgées (à l’exception de quelques semaines durant l’année). Certaines compagnies ont une clientèle moins âgée (Carnival), tandis que d’autres comme Holland of America se spécialisent dans une clientèle plus âgée (en moyenne 65 ans et plus). Fait à noter, les endroits visités influent énormément sur l’âge de la clientèle. Ainsi, vous êtes certain d’avoir une clientèle âgée si vous faites le canal de Panama ou toute autre destination comportant de nombreux jours en mer.
Généralement, une soirée de travail consiste de 2 spectacles de 45 minutes avec 2 groupes différents. Donc, vous répétez le même spectacle.
Un peu plus haut, je disais qu’il était très déstabilisant de travailler pour ce genre de public. Pour des raisons que j’ignore, vous pouvez avoir un excellent premier spectacle et un spectacle plutôt moyen une heure après ou vice versa, peu importe l’énergie que vous y mettez. Les mêmes tours, les mêmes blagues, etc., et les publics réagissent différemment (même s’ils sont sur le même bateau, qu’ils vont aux mêmes endroits, qu’ils mangent la même nourriture, etc.).
Non, ce n’est pas facile de travailler devant un public « captif » de bateau de croisière. C’est un des publics les plus difficiles à dérider, après un public constitué à 98 % d’hommes ayant joué dans un tournoi de golf, mais ça, c’est une autre histoire.
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Jean Boucher est magicien humoriste professionnel depuis
plus de 20 ans. Il a travaillé sur plus de 39 bateaux de croisière
différents au cours des 9 dernières années.
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